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Création musicale

Romain Rolland, 1913

Description

Un épisode de l'attachement de Romain Rolland à Beethoven et sa dernière sonate.

Analyse

Romain Rolland et Beethoven :
l'ultime sonate
Conférence de Bernard Duchatelet* le 8 septembre 2007 à Vézelay

Extrait






... Un autre intermédiaire permet à Rolland de mieux connaître encore Beethoven : le Marquis de Breuilpont. Plus tard, dans ses Mémoires, Rolland évo-quera ce Breton, grand mélomane, qui a été l’ami des grands virtuoses du milieu du XIXe siècle et a entendu tous les grands pianistes du temps. Quand le marquis l’entend jouer à l’hôtel, où la famille Rolland passe ses vacances en 1888, il se prend d’amitié pour ce jeune homme, qu’il croit sorti du Conservatoire. Il le fait bénéficier de ses précieux conseils. Ce « sage fou de musique » l’aide à pénétrer le secret des grandes com-positions musicales ; il lui fait découvrir « la loi de l’unité intérieure » qui régit toute œuvre. Il lui donne quelques leçons d’interprétation, il lui révèle plus par-ticulièrement le premier mouvement, l’Allegro, de la Sonate opus 111. Il parfait son éducation musicale, lui jouant Chopin, Bach, Haendel. Mais, avec lui, Rolland étudie surtout la musique de piano de Mozart et celle de Beethoven, les concertos du premier, les sonates du second.
Durant leur dernière année de l’École normale,
Rolland et Suarès continuent à fréquenter les concerts, pour s’enivrer de musique : Franck, Berlioz, Bach, et, toujours, Wagner, qui les jette dans des « transports » qui labourent les âmes : « On est au sein du rythme, en plein monde héroïque, [...] au milieu des Demi-Dieux, au delà de l’Espace et du Temps, sur le domai-ne de l’Éternité, de la Réalité surnaturelle. Ici, Art et Foi ne sont qu’un ».
Je m’arrête un peu sur ces remarques. Elles nous disent bien quelle conception Rolland se fait de la musique : « Art et foi ne sont qu’un. » Plus tard, dans son grand livre, Beethoven. Les grandes époques créa-trices, Rolland citera cette phrase du musicien : « La musique est la médiatrice entre la vie des sens et la vie de l’esprit » . Rappelant la Symphonie en la, celle-là même qui lui a fait changer d’orientation, il explique que la musique est une « prise de possession de la réalité, puisque sous le décor il [l’esprit] a pénétré au cœur de l’essence universelle ». À la fin de sa vie, par-lant de Beethoven, Rolland reprend ce qu’il écrivait de Wagner dans sa jeunesse. La musique n’est pas un divertissement. Par l’extase qu’elle produit, elle est une appréhension d’une autre réalité, cachée sous les apparences. Arraché à lui-même, Rolland se fond en l’âme du musicien : « Ma vue intérieure […] a rencontré le clair regard magnétique de Wagner ». Dans la musique, Rolland ne recherche pas une émotion dra-matique. S’il sait apprécier les beautés orchestrales de Wagner, il admire surtout en lui « un des trois plus merveilleux artistes de la vie du XIXe siècle, un de ceux qui ont senti jusqu’au fond l’âme humaine. C’est pour ce genre d’expression [qu’il] l’aime, bien plus que pour ses inventions harmoniques ». Exprimant l’hom-me entier, l’art de Wagner fait sentir Dieu.
Cette expérience d’ordre mystique renforce Rolland dans sa conviction que l’Art, et particulièrement la musique, est un substitut de la religion. Un texte le précise explicitement. Reprenant les paroles du Christ telles que les rapporte saint Jean, il s’intitule : « Ego sum resurrectio et vita ». Si, explique Rolland, exté-rieurement l’orchestre gesticule de manière bizarre, le vrai spectacle se déroule en l’âme de chaque auditeur ; grâce à la musique « s’éveille un monde nouveau » :
« Une mer bouillonnante s’étend ; chaque note est une goutte, chaque phrase est un flot, chaque harmo-nie est une vague. […] C’est l’Océan de vie […]. Et cette mer de tendresse est toute pénétrée d’un soleil invisible, une Raison extasiée dans l’intuition sacrée du Dieu, de l’Unité, de l’Âme universelle. […] L’âme qui palpite en ces corps de musiciens ravis par l’extase n’est pas une âme, c’est l’Âme. C’est la vôtre, c’est la mienne, c’est l’unique, - la Vie. Ego sum Resurrectio et Vita... » Rolland connaît l’anéantissement du mystique qui se fond dans la « Réalité divine » ; et il peut écri-re que, négation de la mort, la musique « est le nou-veau Christ, dont la parole profonde […] fait goûter ici-bas le bonheur de la Vie, - de l’autre, - la seule1 ».
Après ce grand envol mystique - qui exprime bien l’âme profonde, intérieure, de Rolland - je reviens terre à terre, à sa vie extérieure. L’agrégation d’histoire fera de lui un professeur d’histoire de l’art, ce qui le mène-ra, en 1904, après quelques années d’enseignement à l’École normale, à une chaire en Sorbonne d’histoire de la musique. Mais, dans cet espace de temps, bien des événements jalonnent sa vie. Je les énumère rapide-ment.
Durant les deux années que Rolland passe à Rome au Palais Farnèse, après son agrégation, Beethoven est un peu oublié : « Je restreins ma musique aux seuls artistes qui répondent nettement à la forme particuliè-re de mon âme […] : et ce sont les musiciens du

XVIIIe siècle (Mozart, Gluck, Rameau, Bach) », dont la sensibilité est en accord avec les peintres qu’ils découvre : Botticelli, Fra Angelico, Vinci, Raphaël. En visite ou en réception, il joue du Bach, du Rameau, du Wagner. Il lui arrive, parfois, de jouer du Beethoven.
Puis vient le mariage en 1892, le travail de thèse sur l’histoire de la musique, Les Origines du théâtre lyrique moderne, qui est plus précisément l’Histoire de l’opéra en Europe avant Lully et Scarlatti, soutenue en 1895. Rolland devient alors un spécialiste de l’histoire de la musique.
Il revient cependant à Beethoven. Je ne parlerai que pour mémoire du voyage en Allemagne en 1896, qui l’amène en pèlerinage à la tombe du musicien. Je sou-lignerai davantage l’intérêt renouvelé qu’il porte à celui-ci dans les conférences qu’il donne rue d’Ulm. Le Fonds Romain Rolland conserve le texte de plusieurs d’entre elles, dont celles de 1898, qui analysent les symphonies de Beethoven. Par ailleurs, le musicien est lié à un projet de roman. Avant de donner à son héros son véritable nom, Rolland l’appelle Beethoven ; fai-sant, en effet, référence au Beethoven tel que le voyait Wagner, il fait de son héros un homme qui, maître de sa volonté, parvient, malgré sa douleur, à la sérénité, comprenant que le monde n’est qu’une « Apparence extérieure » à laquelle il oppose sa « Lumière inti-me », qui est la Réalité Suprême. Ce roman deviendra Jean-Christophe.
Bientôt une rupture intervient dans la vie de Rolland. Il s’est marié en 1892 ; mais très vite s’ins-talle la désunion. Le divorce est décidé au début de 1901. Beethoven occupe dès lors une place plus impor-tante dans la vie de Rolland, qui, désormais, sera plus lié au musicien. Reprenant, en février 1944, le récit de ses Mémoires arrêté à l’année 1900, il rappellera le rôle décisif joué par Beethoven : « Les années 1900-1901-1902 ont été pour moi les plus décisives de ma vie. Je suis frappé de leur caractère héroïque et religieux. Elles sont sillonnées d’éclairs, dans la nuit désespérée. Et brusquement la paix se fait. Beethoven m’a pris par la main. Ou plutôt, j’ai d’instinct aveugle, couru chercher sa main aux bords du Rhin ».
En effet, pour lutter contre sa tristesse, pour échap-per à l’atmosphère dans laquelle il est plongé, pour s’arracher à tout ce qui le ronge, Rolland accepte l’offre du directeur de la Revue de Paris, de se rendre à Mayence, pour assister au Festival Beethoven, du 14 au 21 avril 1901, où sont jouées les neuf symphonies, sous la direction de Félix Weingartner ; il est chargé d’en faire le compte rendu. Rolland espère calmer sa douleur auprès de Beethoven. « C’est un peu le bon Dieu pour moi, le Dieu de la souffrance, et de la joie, fille de la souffrance », écrit-il à son ami Pottecher, le
12 avril. Il voyage aux bords du Rhin, à Bonn, où il retrouve le souvenir du musicien, puis à Coblence, où il rend visite à Wegeler, le petit-fils de l’ami de Beethoven, qui conserve des reliques et des lettres du musicien. À Mayence, il s’efforce d’oublier son chagrin. Quand le mauvais temps ne lui permet guère de se promener sur les bords du Rhin, il passe une partie de ses journées dans sa chambre d’hôtel, plongé dans la lecture d’ouvrages sur Beethoven, auprès de qui il trouve le réconfort.
Plus tard, Rolland reprendra cet article de mai 1901. Il l’étoffe pour en faire une de ces « Vies des Hommes Illustres », à la manière de Plutarque. Il en remet le texte à Péguy, pour les Cahiers de la Quinzaine. Cette Vie de Beethoven paraît le 24 janvier 1903. Elle connaît immédiatement un grand succès. Reprenant dans ses grandes lignes son article, l’élargissant pour mieux situer les œuvres du musicien dans les circons-
« poème en prose2 », veut offrir à ceux qui souffrent
« le baume de la souffrance sacrée », leur apportant secours et aide. Par ce « cri d’amour et de reconnais-sance vers ce grand cœur qui [l]’a secouru et consolé quand [il] étai[t] malheureux3 », Rolland a voulu faire part du bien que Beethoven lui a fait dans la crise qu’il a traversée, mettant en lumière la valeur morale exceptionnelle et la bonté consolatrice de Beethoven. Mais il ne veut pas seulement consoler, par le spectacle d’un stoïcisme qui accepte le Destin, il veut aussi, exal-tant la volonté du héros, exprimer une foi et délivrer les énergies.
« Cher Beethoven ! Assez d’autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il est bien davantage que le premier des musiciens. Il est la force la plus héroïque de l’art moderne. […] Quelle conquête vaut celle-ci, quelle bataille de Bonaparte, quel soleil d’Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette victoire, la plus éclatante qu’ait jamais remportée l’Esprit : un malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde ! Il la forge avec sa misère, comme il l’a dit en une fière parole, où se résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque : ‘‘La Joie par la Souffrance.’’ ».
Beethoven est maintenant le « musicien » par excellence, celui qui accompagnera toute la vie de Rolland. Il serait trop long de suivre celle-ci dans son déroulement. Je soulignerai simplement que, dans les travaux du musicologue, Beethoven est souvent sa référence. Ainsi, de la conclusion à son étude sur Gluck : « il est, comme Beethoven, bien plus qu’un grand musicien : un grand homme au cœur pur ». D’autre part, Beethoven est profondément lié au grand cycle romanesque, Jean-Christophe, dont le premier volume, L’Aube, est en grande partie inspiré par l’en-fance du musicien de Bonn. Qu’on se rappelle la der-nière page, où l’enfant endormi se réveille brusque-ment et réentend l’Ouverture de Coriolan, jouée la veille au concert :
« Elle remplissait la chambre de son souffle hale-tant. Il se souleva sur son lit et se frotta les yeux, se demandant s’il dormait… Non, il ne dormait pas. Il la reconnaissait. Il reconnaissait ces hurlements de colè-re, ces aboiements enragés, il entendait les battements de ce cœur forcené qui saute dans la poitrine, ce sang tumultueux, il sentait sur sa face ces coups de vent frénétiques, qui cinglent et qui broient, et qui s’arrêtent soudain, brisés par une volonté d’Hercule. Cette âme gigantesque entrait en lui, distendait ses membres et son âme, et leur donnait des proportions colossales. Il marchait sur le monde. Il était une montagne, des orages soufflaient en lui. Des orages de fureur ! Des orages de douleur !… Ah ! quelle douleur !… Mais cela ne faisait rien ! Il se sentait si fort !… Souffrir ! souffrir encore !… Ah ! que c’est bon d’être fort ! Que c’est bon de souffrir quand on est fort !… ».
Par ailleurs, tandis qu’il suit l’histoire musicale de son temps, Rolland revient toujours à sa conception d’une musique qui soit l’expression d’une âme. Un exemple : ce qu’il pensera de Stravinski en 1914. Le Sacre du printemps lui avait semblé ouvrir les portes d’un monde nouveau, mais il déchante vite : « La seconde fois, j’ai senti le creux. Les musiciens russes sont décevants. Leur originalité, saisissante parfois, est

un pont sur le vide ». Or, pour Rolland, la musique doit, on l’a bien vu à propos de Wagner, et maintenant à propos de Beethoven, arracher l’âme au quotidien, pour l’entraîner dans un monde supérieur.
C’est grâce à elle que, pendant la guerre de 1914-1918, il réussit à garder le calme intérieur. Il achève l’année 1916 en jouant du Beethoven : « C’est un grand bienfait. La musique ne fait rien oublier, – aucu-ne souffrance, aucune passion – mais elle leur arrache l’aiguillon du temps ; elle les universalise et elle les éternise. On se dévêt de sa peau, pour se baigner en elle. On se détend de sa vie. Bonne hydrothérapie. Les intellectuels en ont besoin4. » Il ne passe plus un jour sans se retremper dans J.-S. Bach et dans Beethoven. Dans les fugues du premier, dans la Messe en ré du second, il puise réconfort et maîtrise sur soi.
Je saute, de nouveau, allègrement dix ans de la vie de Rolland, pour en arriver à 1927, date importante en ce qui concerne la relation Rolland – Beethoven. Pourquoi cette date ? Parce que cette année est celle du Centenaire de la mort de Beethoven, célébré à Vienne en avril.
Après avoir hésité, et malgré son amertume de n’avoir pas été proposé pour faire partie de la déléga-tion des musicologues français, Rolland finit par accep-ter de se rendre à Vienne, en invité non officiel. Il s’en fait un devoir, car il veut rendre hommage à celui qui fut pour lui un Ami. Rappelant ce que Beethoven a été pour lui, il souligne le caractère sacré de sa musique :
« Cet homme torturé nous apporte la résignation héroïque, la paix dans la souffrance. Il a réalisé pour lui, il réalise pour nous cette harmonie stoïque de voir la vie comme elle est, et de l’aimer comme elle est. Il fait bien plus : il épouse le Destin et de sa défaite il se taille une victoire ». Telle est la leçon qu’il donne : sa musique insuffle à l’auditeur « la force vitale ».
Après avoir ainsi rendu hommage à son compagnon de combat, Rolland, qui n’a cessé de lire tout ce qui concerne Beethoven, est repris par lui, par sa person-nalité, par son rayonnement. Il souhaite dresser un nouveau portrait de Beethoven. Il envisage d’écrire un récit suivi de la vie et des œuvres de Beethoven, accompagné, à la fin du ou des volumes, de notes étendues sur des points historiques ou esthétiques. Il commence aussitôt son travail. En fait, il veut, non pas récrire une biographie du musicien, mais explorer « les grandes époques créatrices ».
Le premier volume étudie trois grands œuvres : L’Héroïque, L’Appassionata et Leonore. Partant des carnets d’esquisses, étudiant les différents manuscrits, Rolland suit le mouvement et la construction de chaque œuvre, après l’avoir replacée dans le contexte de la vie de Beethoven et de son évolution musicale. Mais il ne se contente pas, en musicologue averti, de faire de magistrales analyses techniques. La musique est, pour lui, l’expression immédiate et totale de la vie intérieu-re. Atteignant l’âme de l’homme de souffrance et de vaillance, Rolland fait revivre le drame et le frémisse-ment d’une âme en révolte, qui sait dominer ses pas-sions. Ainsi, L’Appassionata, véritable « Tempête » shakespearienne, exprime un « homme en proie aux forces océaniques », le Moi beethovenien, capable de s’abstraire de son propre sort et de « jouir de la nudité sauvage de la Nature, qui le broie ». Ce premier volu-me paraît en 1928.
Le deuxième volume, Goethe et Beethoven, consa-cré à la relation entre les deux hommes est publié en 1930.
Malgré les tâches sociales et l’engagement politique qui est le sien dans les années Trente, Rolland poursuit son entreprise. Il réussit à arracher quelques quarts d’heure par jour, pour continuer son travail. Voici ce qu’il écrit à un ami : « Je m’opiniâtre, malgré tout, (Dieu sait pourquoi !) dans un travail d’excavation et de filtrage psycho-physiologico-musical, comme je n’en ai jamais fait d’aussi acharné et aussi minutieux, pour le nouveau volume d’Études beethoveniennes, que je m’obstine à achever – contre toutes les difficultés... [...] À quoi cela peut-il bien être bon, dans un pareil temps de catastrophes ? Mais je persiste, stupide-ment, comme une fourmi, depuis trois ans, profitant des moindres miettes libres des journées5. »
Le volume suivant, tome III, Le Chant de la Résurrection, embrasse l’époque des sonates op. 101 à 111, du Liederkreis, et de la Messe en Ré (1816-1823). Il est publié en deux volumes en décembre 1937.
Parmi les analyses qu’il donne des œuvres de cette époque, j’en retiendrai une : la Sonate pour piano en ut mineur, opus 111. Pourquoi cette sonate ? Parce que, depuis que le Marquis de Breuilpont la lui a fait découvrir, Rolland l’affectionne particulièrement. Il voit en elle l’expression la plus pure de l’âme de Beethoven : aux combats qui labourent l’être et qu’ex-prime l’Allegro succède la sereine Arietta, « où l’esprit plane, comme d’une terrasse, sans effort, avec sûreté ». « Cette Arietta [...] est une des paroles les plus hautes qui soient sorties de la bouche de Beethoven. Il y est vraiment maître de la vie, dans un calme souverain. Nulle autre part, même dans le thème de la Joie, il n’y réalise cette sérénité, dont la puissance se dissimule sous un sourire presque immo-bile de Bouddha. » La fin de la sonate exprime « la calme certitude de la lumière », « la plénitude de la paix », « cette paix dans la lumière » : « La paix […] est descendue sur l’Arietta de l’op. 111, qu’elle rem-plit. Jamais Beethoven n’a réalisé, ne réalisera plus désormais, sa plénitude, avec une aussi simple majesté. C’est une heure de sa vie que j’appellerai Goethéenne : la plus proche de la calme maîtrise et de l’ordre classique de son grand modèle, le vieux Apollon de Weimar ».
Rolland, qui est installé en Suisse depuis les années
Vingt, décide de rentrer en France et, en 1938, s’ins-talle à Vézelay. Très vite, les événements s’accélèrent : la guerre, l’exode, la défaite de juin 1940.
Permettez-moi de faire ici une incidente pour bien marquer l’état d’esprit de Rolland durant cette derniè-re période de sa vie.
Accablé devant ce « monde en feu », Rolland est pris d’un immense « dégoût de l’humanité » :
« Qu’est-ce que les peuples ont à faire dans ces duels féroces d’orgueils et de fureurs de quelques hommes fous de puissance ! », s’écrie-t-il le 8 septembre 1940. Très vite, c’est pour lui l’époque du détache-ment. L’on connaît ces phrases du Voyage intérieur, souvent citées : « Fini pour moi ! [...] l’ultime phase de la grande Illusion de ma vie est close ». « Je me détache enfin des agitations fiévreuses de la fourmiliè-re dont je fis partie ».
Cela ne signifie pas que Rolland se désintéresse de la vie de cette fourmilière. Au contraire, pourrait-on croire, à lire son Journal rempli de nombreuses nota-tions concernant la conduite de la guerre, les faits poli-tiques nationaux et internationaux, les incidents et les tragédies de l’Occupation ; et Rolland se montre sou-vent sévère à l’égard de ceux dont il parle. Mais cela signifie que, dorénavant, il se refuse à participer publi-quement à la fièvre de l’action sociale et politique ; il s’en « détache ». Glanons, à ce propos, quelques réflexions de ce mois de septembre 1940 :
Celle-ci, d’abord, du 3 : « Que je voudrais, loin de

l’immonde politique, qui nous inonde, deux fois par jour, des vagues infectes de sa radio, pouvoir faire retraite de mes derniers jours dans la méditation de l’art et de la nature, ainsi qu’ont fait mes deux dieux lares : le vieux Beethoven des Quatuors et le libre Goethe (si peu connu, - le non officiel, - non Olympien) ».
Cette autre, plus importante, du 24 : « Je vois, je juge, - mais je suis désormais de l’autre côté du fleu-ve, sur l’autre rivage. ‘‘Mein Reich ist in der Luft’’ ». Ce que Rolland confirme quelques jours plus tard :
« Châteaubriant semble avoir pris goût au métier. - Moi, je dis que j’en ai fini avec la politique, je me reti-re de l’humanité. »
Un exemple de ce refus de se lancer dans l’action nous est donné, peu après, dans un épisode curieux de
novembre 1940. Rolland n’autorise pas ce même Châteaubriant à publier une lettre qu’il lui a adressée et dont on ne connaît pas la teneur. Ce dernier le presse : « la très haute signification de cette lettre est faite pour te libérer de toutes les suspicions adverses, en te situant dans la Patrie, au-dessus de tous les par-tis ». Le Journal montre avec quelle vigueur Rolland oppose un refus catégorique. Il a décidé de rester en dehors de tout débat public et ne veut plus, en aucune sorte, se mêler à la lutte. Il s’est placé « sur l’autre rivage »...

1. Cité par Bernard Duchatelet, op. cit., p. 49.
2. Lettre à Anna Maria Curtius, 1 décembre 1926.
3. Lettre à Vincent d'Indy, 27 juin 1911.
4. Lettre à Marcel Martinet, 8 décembre 1917.
5. Lettre à Jean-Richard Bloch, 11 février 1937

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