1914-1918

Description
Quelle est la position de Romain Rolland face au premier conflit mondial?
Analyse
Au-dessus de la Mêlée, histoire d’une édition
(Septembre 1914 - Novembre 1915)
De septembre 1914 à août 1915, Romain Rolland fait paraître quinze articles dans la presse européenne , qu’il réunira en novembre 1915 dans un recueil portant le titre de l’un d’entre eux : « Au-dessus de la Mêlée ». Celui-ci ne fut pas le premier à paraître et n’occupe pas non plus la première place du recueil. Mais sa répercussion dans la presse fut telle que le titre de cet article du Journal de Genève, paru dans son numéro du 22-23 septembre 1914, et devenu emblématique de la position de Rolland durant le premier conflit mondial, est depuis indélébilement associé à son nom.
La « Lettre ouverte à Gerhart Hauptmann », écrite le 2 septembre , premier texte du recueil, passa par contre relativement inaperçue. Rolland protestait auprès de l’auteur dramatique allemand contre l’agression en Belgique par l’armée du Kaiser et le sort réservé aux trésors artistiques des villes détruites. La réplique de l’Action Française à cet autre article du Journal de Genève témoigne de la réactivité des journalistes mais elle intervient cependant deux semaines après la parution de la « Lettre ouverte ». Or à cette date, Rolland a déjà répondu à une lettre de Hauptmann qui venait de réagir à son article du 2 septembre. Ainsi la polémique autour des articles de Rolland apparait-elle d’autant plus frénétique que, prenant la forme d’un dialogue aux répliques chronologiquement décalées, elle se compose de remarques faites à contretemps. Les critiques à l’encontre d’un homme dont l’intérêt, au moment où elles s’expriment, s’est porté sur d’autres sujets, participent, en cette première année de guerre, de la grande cacophonie journalistique autour du « cas Romain Rolland ».
C’est ainsi que les velléités d’ostracisme de la part de ceux qui défendaient la « guerre par le droit » se poursuivirent jusqu’à la publication, le 2 août 1915, de « Jaurès », qui faillit ne pas être pris par le Journal de Genève et qui sera le dernier article du recueil. L’édition de ce recueil provoqua d’autres controverses qui s’ajoutèrent à celles des articles parus séparément et lors desquelles la furie des nationalistes ne fut pas la plus acharnée. Le républicain Paul-Hyacinthe Loyson s’en donna à cœur joie, prenant Rolland en défaut dans la datation ou le choix de ses articles par simple plaisir, dirait-on, de jeter de l’huile sur le feu . C’est ainsi que se construisit peu à peu la réputation de Romain Rolland : malgré ses attaques contre le militarisme prussien et la glorification de l’héroïsme français, l’homme, à l’écart des combats dans son abri suisse, se situait « au-dessus de la mêlée », c’est-à-dire moins pacifiste que défaitiste, moins patriote que pro-allemand, et pour tout dire, profondément anti-français,
Les soutiens de Romain Rolland
Dans un même temps, de Genève puis de Vevey, où il décida de rester après la déclaration de guerre, le message de Rolland fut entendu par certains : cette guerre européenne, fratricide, allait anéantir pour longtemps une Europe qu’avait incarné le compositeur allemand Jean-Christophe Krafft, le héros du célèbre roman Jean-Christophe. Les belligérants – France et Allemagne en tête – devaient se situer « au-dessus de la haine » et apprendre à se respecter en se souvenant de leur glorieux passé. Rolland n’était pas seul à penser ainsi, et le texte de remerciements qu’il inséra en tête du recueil d’articles révèle le rôle important joué par la presse notamment dans la défense de ses idées : Henri Guilbeaux à la Bataille syndicaliste , Georges Pioch, aux Hommes du Jour, J.-M. Renaitour au Bonnet Rouge et dans une moindre mesure Jacques Mesnil au Mercure de France, et Gaston Thiesson à la Guerre Sociale. Ils furent « les amis courageux » qui le défendirent dans la presse parisienne. Quelques années plus tard, Rolland remerciera de nouveau dans un article de la revue Europe tous ceux qui l’avaient soutenu durant les premiers mois de la guerre, rendant en outre hommage à deux autres organes de presse : le Cambridge Magazine, le premier à publier le 14 novembre 1914 une traduction de « Au-dessus de la Mêlée » et l’Union des Métaux, organe de la Fédération des Métaux, qui édita le 1er mai 1915 un numéro rédigé par Alfred Rosmer, avec cinq ou six extraits des articles du Journal de Genève .
Deux hommes en outre prirent activement la défense de Rolland dès la parution de ses premiers articles. Fernand Desprès, tout d’abord, rédacteur de la Bataille syndicaliste et qui sous le pseudonyme d’A. Desbois, fit paraître des extraits de « Au-dessus de la Mêlée », de « Un appel de la Hollande », de « Littérature de guerre », du « Meurtre des Élites », et de « Jaurès ». La Bataille syndicaliste fut surtout le seul journal français à publier en entier un article de Rolland avant l’édition par Ollendorff du recueil d’articles. Fait notable, « Les Idoles » parut en effet sans une seule coupure dans le numéro du 3 janvier 1915 .
Parmi ceux qui prirent le parti de l’homme calomnié, Amédée Dunois s’engagea tout aussi rapidement à ses côtés. De son vrai nom Amédée Catonné, licencié en droit, anarchiste libertaire puis syndicaliste révolutionnaire, Dunois collabora d’abord comme journaliste à la Bataille syndicaliste. À partir de 1911, il devient un proche de Jean Jaurès, et le 31 juillet 1914, lors de son assassinat, il est à ses côtés au Café du Croissant en qualité de rédacteur politique à L’Humanité. Pendant la guerre, il participe au mouvement minoritaire de la SFIO contre l’« Union sacrée », et va se rapprocher de Rolland .
Dès l’été 1914, Dunois plus jeune de 12 ans que Rolland, devient ainsi le premier défenseur de ses idées. Pour P.-H. Loyson, il est même son « disciple ». Le 1er septembre 1915, le peintre Thiesson écrit à Rolland qu’il est « le mieux de tous ceux qui vous ont défendu un brave garçon qui vous aime beaucoup ». En réalité, il est un ami : en juin 1918, de retour à Paris, c’est grâce à lui que les Rolland (Romain, sa sœur et son père) obtiendront leurs passeports et les visas pour retourner en Suisse. Dans le Liber Amicorum de 1926, Dunois évoque ainsi le début de la guerre :
(...) Le 15 août 1914 (...) je me rendis rue Boissonade où je croyais trouver Rolland. (...) Je portais en moi le deuil de Jaurès assassiné, et (…) la détresse infinie des défaillances et des abandons de poste que je voyais se produire (...) dans le Parti socialiste. Où trouver le réconfort ? (...) Je n’avais pas revu Rolland depuis plusieurs années (...). On me dit qu’il était en vacances, au-dessus de Vevey, en Suisse (...). Six semaines après, un ami m’envoya « Au-dessus de la Mêlée » (...). Non, mon pressentiment ne m’avait pas trompé : Rolland était resté (...) inaccessible aux reniements subtils. Tout n’était donc pas perdu puisque, seul contre tous, un juste refusait d’abdiquer, puisqu’une voix indépendante, dominant le tumulte des passions bestiales, appelait au ralliement de la paix les hommes de bonne volonté.
À partir d’octobre Rolland travaille bénévolement à l’Agence internationale des Prisonniers de guerre de la Croix Rouge à Genève. L’Agence a pour mission de mettre en contact les prisonniers et leurs familles. Dunois qui cherche à obtenir des informations concernant trois soldats partis sur le front, reprend contact avec Rolland et va s’employer à faire connaître ses articles. C’est ainsi que paraît dans l’Humanité du 26 octobre « Un intellectuel français s’élève éloquemment contre l’impérialisme » suivi d’un extrait d’« Au-dessus de la Mêlée ». Le mois suivant, il propose un fragment d’« Inter arma caritas » et le 15 février 1915 un autre de la « Lettre à Frédéric Van Eeden ». Enfin, le 26 mars 1915, il publie une lettre de Rolland, en titrant son article : « Le célèbre écrivain, accusé de favoriser des menées germanophiles, répond à son accusateur ». Il y évoque l’article « Pour l’Europe », présentation d’un manifeste d’écrivains et penseurs de Catalogne en faveur de 1’« unité morale de l’Europe ». Mais Dunois ne compte pas s’arrêter là. Il a formé très tôt le projet de publier deux articles de Rolland dans une brochure qui serait vendue au profit de l’Agence internationale des prisonniers de guerre et le 13 décembre, il lui demande l’autorisation de reproduire « Au-dessus de la mêlée » et « Inter arma Caritas ». La plaquette est prête dès février 1915 avec une « introduction explicative » de Dunois. Mais sa parution est retardée par la censure qui l’oblige à modifier son introduction. La brochure est officiellement déposée le 12 mars dans les mains de la censure mais elle ne paraîtra qu’en août 1915. Publiée à Paris, à l’imprimerie communiste L ’Émancipatrice, elle comprend deux versions : l’une complète, destinée aux amis, et une autre « caviardée » pour l’édition publique : 3000 exemplaires pour l’édition à mettre en vente, 150 exemplaires pour l’édition privée .
Mais les ciseaux d’Anastasie ont fait des ravages : « Sur les 213 lignes de ma préface, écrit Dunois à Rolland, 120 ont sauté, c’est-à-dire tout ce qui était essentiel. » En réalité Dunois qui n’a pas voulu apporter des corrections à sa préface, est puni par le chef de la censure qui lui reproche son « entêtement inouï ». Romain Rolland a plus de chance : 8% seulement d’ « Au-dessus de la Mêlée » a été censuré et 4% d’ Inter Arma Caritas » : « Comme la Censure ne peut-être que stupide, ce sont précisément les passages qu’elle avait tolérés dans l’Humanité et dans l’Union des Métaux qu’elle a fait sauter dans la brochure, écrit Dunois. En réalité seules quatre lignes d’« Au-dessus de la Mêlée », censurées dans la brochure et dix lignes de « Inter Arma Caritas » avaient été reproduites dans l’Humanité. « Même censurée, commente le journaliste, la brochure aura son destin, les lacunes mêmes auront leur éloquence ».
Le « cas Romain Rolland »
Une autre brochure met en évidence l’attitude surprenante de la censure qui, un mois avant celle de Dunois, autorise, en juillet 1915, la publication intégrale par Henri Massis de l’article de « Au-dessus de la Mêlée ». Il est accompagné de deux articles publiés avant-guerre dans l’Opinion (le 30 août 1913 : « Romain Rolland ou le dilettantisme de la foi » ; le 24 avril 1915 : « Romain Rolland parle »). Le tout est intitulé : Romain Rolland contre la France.
Cette brochure, s’enthousiasme Thiesson , va répandre vos paroles puisque Massis, quelle naïveté, ajouta à ses pauvres pages votre article « Au- dessus de la Mêlée » ! J’ai déjà contacté des amis en leur offrant cette brochure. Je vais envoyer l’article à Vildrac, à Bloch, à Bazalgette.
Polémiste qui s’est désolé avant-guerre du déclin de la culture classique au profit de la culture allemande, Henri Massis est proche de Charles Maurras et de l’Action française. Connu pour avoir participé avec Alfred de Tarde à deux enquêtes sur la jeunesse sous le pseudonyme d’Agathon, ce journaliste d’une trentaine d’années exalte le goût de l’action, la foi patriotique et la renaissance catholique. L’article qui fera passer Rolland pour un pacifiste germanophile est donc publié en France par les bons soins d’un nationaliste belliciste : « Il est une phrase sur le tsarisme qu’on ne peut recopier sans honte » note-t-il avant de poursuivre : « Les curieux iront la chercher dans le Journal de Genève. Pour nous, nous l’avons remplacée par une ligne de points . »
Cette brochure révèle un autre fait surprenant : Massis s’est servi de la brochure de Dunois, qui ne paraîtra que le mois suivant, pour éditer l’article « Au-dessus de la mêlée ». La note concernant Karl Liebknecht ne figurait pas en effet dans le texte du Journal de Genève et Rolland l’a ajoutée après coup , pour la publication de la brochure Dunois :
Il est indéniable, note Dunois, que M. Massis a reçu communication de l’épreuve de la présente brochure, car il reproduit notamment la note de la page 14 relative à Karl Liebknecht, note qui n’existait pas dans le texte primitif et que Romain Rolland a ajoutée sur l’épreuve avant que celle-ci allât à la Censure. (...) Où donc M. Massis a-t-il eu connaissance d’une brochure dont aucun exemplaire n’était en circulation ? Où donc, sinon rue de Grenelle ? La question est posée. Il sera temps d’élucider par la suite la raison des stupéfiantes complaisances de Messieurs les Censeurs pour un pamphlétaire nationaliste .
Mi-juillet, le directeur littéraire des éditions Ollendorff, Alphonse Humblot, envoie la brochure de Massis à Rolland et lui propose de publier en recueil tous ses articles parus depuis le début de la guerre... « si la censure n’y met pas d’obstacle », précise-t-il. Il souhaite que l’ensemble soit précédé d’une introduction écrite par l’écrivain. Fin septembre, l’autorisation de publication est accordée moyennant quelques rectifications et l’adjonction d’une note explicative . Humblot donne au texte intégral de son volume le titre d’un des articles, pour des raisons commerciales sans doute : l’article « Au-dessus de la Mêlée » était connu, l’expression surtout. « Au-dessus de la haine », envisagé un moment, est délaissé : sans doute Rolland ne voulait-il pas donner l’impression qu’il reculait face aux attaques.
La soudaine tolérance de la censure peut surprendre. À la fin de son Journal, Rolland recopie un rapport de police sur « Le pacifisme chez les intellectuels ». L’action de Rolland est commentée comme « ne s’exerç[ant] pas sur les masses populaires », ce qui explique qu’Au-dessus de la mêlée ait pu être diffusé librement par Ollendorff. Le livre paraît en novembre. En quelques jours, dix mille exemplaires sont vendus. En décembre, on note déjà trois réimpressions. « Humblot n’a pas encore voulu faire passer d’annonces dans les journaux, craignant de se trouver dépourvu d’exemplaires », écrit Rolland dans son Journal . L’ouvrage dans sa première édition paraît aussi chez Attinger frères à Neuchâtel. Les rééditions se succèdent chez Ollendorff. En 1916, on en est déjà à la 67ème !
Le Journal de Genève, distribué en France par Hachette à Paris, avait naturellement peu d’audience, mais les amis ou connaissances de Rolland jouèrent un rôle important dans la diffusion des articles qu’il publiait : Émile Masson reçoit ses articles de Pierre Monatte et les recopie avant de les faire connaître autour de lui et Gaston Thiesson se charge de recopier les textes que Rolland lui envoie et lui explique comment il se fait aider par le poète Pierre Jean Jouve et l’auteur dramatique Charles Vildrac qui à leur tour les répandent autour d’eux. La presse de son côté, ne se contente pas de reproduire des extraits de ses articles, elle fait état de la pensée de Rolland, les commente sans nécessairement les citer. À l’Humanité Dunois n’est pas le seul à donner un large écho aux idées « pacifistes » de son ami. Dans ce même quotidien, on peut lire des extraits de « Pro Aris », un compte-rendu de la brochure Dunois ainsi qu’un extrait de « Jaurès ». La Guerre Sociale publie le 9 janvier 1915 une « Lettre ouverte à Romain Rolland » de Gabriel Séailles, L’École de la Fédération le 15 août 1915, un article intitulé : « À Romain Rolland ». Les Hommes du Jour ont également beaucoup fait pour propager les idées de Rolland et prendre sa défense contre les multiples attaques des nationalistes. Le 21 août 1915, son rédacteur Georges Pioch publie un numéro consacré à « Romain Rolland et la Guerre ». Ces articles, qui ne citent pas toujours les textes originaux ou le font de manière parcellaire, contribuent à faire connaître les idées de leur auteur.
Les commentaires de la presse nationaliste permettent aussi aux lecteurs français de prendre connaissance des idées du « proscrit de Genève », même si les publicistes mènent campagne contre lui sans prendre la peine de contextualiser leurs citations. Reprenant dans des revues de presse notamment des articles lus dans d’autres journaux et les critiquant à leur tour, ils s’éloignent dans leurs écrits souvent violents, du propos initial de leur auteur et s’autorisent toutes les extrapolations et tous les sous-entendus. Ce qui ne fait qu’accentuer l’image de Romain Rolland, dans un sens comme dans l’autre, selon qu’on voie en lui un pacifiste ou un défaitiste…
Pour ne prendre qu’un seul exemple dans une littérature abondante, que de traits d’esprit sur la nationalité de l’écrivain, sujet de choix par temps de crise ! L’Intransigeant du 25 octobre affirme que « M. Romain Rolland, (...) n’est pas Romain, mais Suisse » avant de le traiter de « métèque ». L’Action française le même jour rappelle que Rolland, « ancien lauréat d’Académie française », est devenu « citoyen d’un pays neutre qui n’est pas la Belgique ». Le lendemain, le même journal apporte, par l’intermédiaire de René Johannet, une rectification ironique : « Il n’est pas exact, comme l’affirme un correspondant d’intérim, que M. Romain Rolland soit étranger ». Le 28 octobre, toujours dans le même journal de la droite conservatrice, il est un « Germain de langue française ». Et cela se poursuit l’année suivante : Albert Guinon dans Le Gaulois affirme que Rolland est « aux trois-quarts de cerveau germanique » et Frédéric Masson, de l’Académie française, qu’il est « allemand de naissance », avant d’affirmer quelques jours plus tard qu’il a « la naïveté du Nivernais qui vient de naître ». Les républicains ne sont pas en reste : Stéphane Servant souligne la « fuite de Rolland en Suisse, pour, en temps de guerre, se mettre au service des “Allemands” comme des Français . »
Ainsi, au fil des mois, les calomniateurs, dans leurs attaques obsessionnelles contre le « déserteur » de Genève, entonnent l’antienne de la théorie du complot. L’Information du 6 mars 1915 rapporte les paroles de l’historien Aulard : « Nous nous trouvons en présence d’une manœuvre allemande s’étendant, par l’intermédiaire de Romain Rolland, dans l’Europe entière ». C’est que Rolland fourbit secrètement ses armes contre la France et se mue en « initiateur du défaitisme », formule chère à Isabelle Debran qui en fera le titre d’une brochure en 1918 avant que Jean Maxe ne développe la thèse dans ses Cahiers de l'anti-France . On pourrait multiplier à l’infini les commentaires diffamatoires à partir de citations tronquées. L’Opinion du 1er mai 1915 s’exprime ainsi sur « Au-dessus de la Mêlée », article paru sept mois auparavant :
M. Romain Rolland juge nécessaire de donner son avis sur la paix future. (...) Il s’élève, à l’avance, contre « les appétits du vainqueur. » Seulement M. Romain Rolland ajoute : « du vainqueur quel qu’il soit ». Ce subjonctif conditionnel prouve, à coup sûr, que M. Romain Rolland voit les choses de ce monde d’un point de vue très élevé : il plane sur les plus hautes cimes de l’idéalisme.
Rolland est un idéaliste parce que, par défaut de virilité, il s’éloigne du sens des réalités. D’ailleurs une lecture rétroactive de Jean-Christophe montre bien qu’il est prédisposé à la « germanophilie » : le héros du roman n’est-il pas un musicien allemand ? L’accusant chacun et à tour de rôle de traitre à la patrie, de fuyard qui renie sa romanité et son sens du devoir, les publicistes feignent d’oublier que Rolland a dépassé l’âge de la conscription. Mais peu importe, il s’agit d’entretenir la flamme nationaliste et l’homme de Genève leur en fournit l’occasion.
Les attaques contre lui, de France ou d’Allemagne, atteignent leur paroxysme durant l’été 1915, date de la parution des deux brochures dont il a été question plus haut. D’autres sujets de polémique surgissent comme la rumeur de son adhésion à la ligue allemande : le Bund Neues Vaterland . « Le Meurtre des Élites », paru en juin 1915 dans le Journal de Genève Rolland y reproduit une lettre d’un lieutenant allemand et sa rencontre avec un prisonnier français provoque des réactions dans chacun des camps ennemis. À cela s’ajoutent les difficultés croissantes qu’opposent les rédacteurs de journaux à publier ses articles comme « La lettre à ceux qui m’accusent », refusée par le Figaro puis par le Matin. D’ailleurs, les articles de ses détracteurs sont publiés en entier alors que les siens sont censurés. Affligé par l’attitude des intellectuels qui « attisent le bûcher (Daudet, Maurras, Barrès ) » et par une presse qui enflamme les passions des peuples au lieu de les apaiser, l’écrivain se sent impuissant. Le 17 juillet il fait paraître une lettre dans l’Internationale Rundschau : « Je me retire avec lassitude d’une mêlée aveugle, où chacun des combattants n’écoute que sa propre passion . » Quittant provisoirement l’Agence des Prisonniers de Guerre, il décide de ne plus dénoncer par voie journalistique cette « débâcle de l’intelligence » que représente pour lui le conflit européen, d’autant plus que le prix Nobel de Littérature que lui décernera l’Académie suédoise pour son Jean-Christophe, va provoquer une autre campagne contre lui, de dimension internationale cette fois .
Réception des articles
Différentes raisons expliquent cette mésentente entre Rolland et les clercs « patriotes » de France. Sa position, il est vrai, est bien inconfortable : dans un contexte éminemment manichéen où toute nuance d’idée s’avère impossible, se situer « au-dessus de la haine » n’est pas chose facile : qui ne soutient pas l’armée française est contre elle, c’est-à-dire favorable à l’ennemi. Ses articles pèsent peu face à une presse nationaliste tout acquise à l’idéologie de Poincaré et de son « Union sacrée ». « Il n’est plus permis qu’il y ait des pacifistes, écrit Maurice Barrès, les pacifistes ne furent jamais, si on excepte quelques naïfs égarés au milieu de criminels conscients, que les pionniers du germanisme ». Or celui qui assure en France le « ministère de la parole » et que Rolland appelle le « rossignol du carnage » fait le choix de s’adresser à un « vaste public qui comprend mal les nuances ». En cette seule année 1915, le « prince de la jeunesse » publie quelques 269 articles dans L'Écho de Paris, journal qui tire à 500 000 exemplaires. Comment se faire entendre en France lorsqu’on écrit de temps en temps dans un journal genevois ?
À cela s’ajoute le changement imposé par la situation de guerre au statut des journaux, la censure, à cet égard, n’étant pas la moindre des contraintes. Les Hommes du Jour, par exemple, qui doivent faire paraître la liste des signataires d’un soutien à Rolland initié par Thiesson sont interrompus au début de 1916. Par ailleurs, les journalistes sont mobilisés comme Dunois en mars 1915, quand ils ne sont pas expulsés de leur rédaction comme Mesnil, renvoyé du Mercure de France. Les socialistes majoritaires favorables à la guerre finissent au fil des mois à imposer leur ligne éditoriale. Le rationnement enfin, du papier entre autres, empêche la parution de tous les articles .
L’impact des articles de Rolland durant la Grande Guerre, notamment de « Au-dessus de la mêlée », est difficile à mesurer. La figure de l’écrivain s’est élevée très rapidement au rang de symbole pour acquérir, après 1915 et surtout après-guerre, la dimension d’un mythe, entendu dans le sens « d’une déformation de la réalité devenue part intégrante de la mémoire collective . » Il n’y a pas à cette époque d’authentique mouvement pacifiste qui aurait émergé à la faveur d’une voix s’élevant de Genève « au-dessus de la mêlée ». Les propos de Jacques Mesnil reflètent dans une certaine mesure l’attitude de la population face à la guerre :
Il n’y a absolument aucune espèce d’enthousiasme guerrier dans la population. On subit la guerre comme on subit un cataclysme et l’on n’a qu’un désir : que ce soit fini. Chacun a la sensation nette de l’inutilité du conflit .
L’opposition patriotisme-pacifisme n’a pas été vécue comme telle par la population, dans les premières années de la guerre du moins. Les deux termes sont réducteurs et empêchent de comprendre les situations complexes et intermédiaires où la réalité de la guerre place nombre d’individus. Certains pacifistes peuvent se retrouver au front, et des patriotes adopter des stratégies « d’évitement ». Si les idées de Rolland étaient parvenues jusque dans les tranchées, les mutineries auraient dû s’observer bien avant mai-juin 1917. Les mutineries avaient d’ailleurs bien d’autres motifs qu’une quelconque référence aux idées exprimées par les articles du Journal de Genève. Telles qu’elles s’expriment dans Au-dessus de la Mêlée, elles incarnent un certain humanisme européen, aucune considération univoque au pacifisme ne pouvant y être relevée.
Le 29 octobre 1914, Romain Rolland écrivait à sa sœur Madeleine : « Pour ma part, je continuerai de m’appliquer à atténuer la haine et (si peu que je pusse) à rendre cette guerre moins âpre, en n’exprimant jamais que des sentiments humains . »
Telle est la leçon que retiendra le lecteur moderne de « Au-dessus de la mêlée », texte emblématique d’un recueil d’articles qui fait date dans l’histoire du pacifisme français.
Ceci dit, ces textes écrits durant la première année de la guerre représentent un tournant décisif dans l’œuvre de Rolland et les raisons qui autorisent à considérer Au-dessus de la Mêlée comme un livre majeur subsistent toujours. D’abord il représente sinon un manifeste pacifiste, du moins sans conteste une profession de foi européenne . C’est cet aspect-là qui a retenu l’attention des lecteurs, en France comme à l’étranger : Romain Rolland l’Européen.
De surcroît les traductions suédoise, anglaise, espagnole et italienne dans les six mois qui suivirent la publication du recueil par Ollendorff donnèrent à la figure de l’écrivain une dimension internationale, tout comme avait commencé à le faire la publication de Jean-Christophe. Son propos s’internationalise et l’œuvre porte la marque du débat d’idées de l’entre-deux guerres. Ses prises de position vont consolider son statut de « maître à penser » pour toute une génération nourrie à la lecture de Jean-Christophe : voie à suivre ou voix à écouter, « le grand Romain Rolland » sera désormais « directeur de conscience ».
Ce n’est pas un hasard si dès 1916 deux nouvelles perspectives s’ouvrent à lui qui vont affermir cette image et la maintenir vivante pendant presque deux décennies. En janvier Rolland fait la connaissance d’Anatole Lounatcharsky, le futur Commissaire à l’Instruction de la Russie bolchévique, qui l’a initié au concept de « culture prolétarienne » ; en février, il découvre dans un article d’Ananda Coomaraswamy de quoi le détourner un instant de l’Europe et l’ouvrir au monde asiatique. Dès la seconde année du conflit, il s’intéresse à ces deux courants de pensée qui vont parcourir toute son œuvre durant l’entre-deux-guerres : le communisme et la lutte antifasciste d’un côté, la pensée politique et religieuse de l’Inde de l’autre, comme si son article « Au-dessus de la Mêlée » l’avait propulsé dans le monde des continents comme dans celui des idéologies.
Le recueil d’articles, qu’auréole le titre-phare qui donne son nom au recueil, marque ainsi l’entrée de l’écrivain en politique . Dans la mêlée, cette fois, mais, définitivement, au-delà des frontières.
Roland Roudil
Notes : Essentiellement dans la presse suisse (Journal de Genève et Cahiers vaudois), mais aussi dans la presse néerlandaise, suédoise et anglaise.
Écrite le 29 août 1914 et publiée le 2 septembre 1914 dans le Journal de Genève.
Voir notamment René Cheval dans Romain Rolland, l’Allemagne et la guerre, PUF, 1963, notamment p. 15-43.
Voir P.-H. Loyson, Êtes-vous neutres devant le crime, Berger-Levrault, 1916, p. 195-203.
« Lettre ouverte à Romain Rolland », 13 novembre 1914.
« Adieu au passé », 15 juin 1931, repris dans L’Esprit Libre, Albin Michel, 1953, introduction à l’édition nouvelle, p. 35-36.
« Above the battlefield ».
Journal des années de guerre, 1914-1919,Notes et documents pour server à l’histoire morale de notre temps, Albin Michel, 1952 (désormais JAG), p. 358.
8 novembre 1914, sous le titre « Paroles réconfortantes ».
28 février 1915, « Contre la Haine ».
19 mai 1915.
30 juillet 1915.
8 août 1915.
Desprès démissionna avec son épouse Marcelle Capy pour s’opposer à la ligne éditoriale du journal avant que celui-ci ne cesse de paraître en août 1915
Le 26 juin 1919. Aux côtés de Duhamel, Zweig, Tagore et bien d’autres, il signera en 1919 la « Déclaration d’indépendance de l’esprit », parue dans l’Humanité. Durant la Seconde guerre mondiale, il organise l’activité clandestine du Parti socialiste en zone Nord. Il meurt en déportation en 1944 pour fait de résistance au camp de Bergen-Bersen.
15 novembre 1914, « Pour les prisonniers de guerre ; un nouvel appel de Romain Rolland ».
« Le droit des peuples. Une lettre de Romain Rolland à un écrivain néerlandais ».
Écrit le 31 décembre et paru le 10 janvier 1915 dans le Journal de Genève.
Respectivement publiés dans les suppléments du numéro du 22 et 23 septembre et du 4, 5 et 6 novembre du Journal de Genève.
Selon la lettre de Jacques Mesnil à Amédée Dunois du 2 juillet 1915. Toutes les lettres citées proviennent du fonds Romain Rolland (BnF).
Lettre d’Amédée Dunois à Romain Rolland du 21 juin 1915.
Lettre de Gaston Thiesson à Romain Rolland du 16 juillet 1915.
Henri Massis, Romain Rolland contre la France, Floury, 1915, note de l’éditeur, p. 29. En réalité, un passage entier fut supprimé, et non seulement une phrase. « Le tsarisme aura son tour. Chaque peuple a, plus ou moins, son impérialisme ; quelle qu’en soit la forme, militaire, financier, féodal, républicain, social, intellectuel, il est la pieuvre qui suce le meilleur sang de l’Europe. Contre lui reprenons, hommes libres de tous les pays, dès que la guerre sera finie, la devise de Voltaire : “Écrasons l’infâme” » (L’Esprit Libre, op. cit., p. 85).
Voir JAG, p. 440 à la date du 15 juillet 1915 ainsi que, dans la lettre à sa mère, du 29 septembre 1915, le récit de la visite de Humblot au chef de la censure (Je commence à devenir dangereux. Choix de lettres de Romain Rolland à sa mère (1914-1916). Introduction d’Else Hartoch, « Cahiers Romain Rolland », n°20, Albin Michel, 1971., p. 162-163.
Romain Rolland, Au-dessus de la Mêlée Inter arma caritas, Préface d’Amédée Dunois, L’Émancipatrice, 1915, p. 2.
JAG, p. 443.
JAG, 10 août 1915, p. 477.
Sur le passage relatif aux armées de couleur, « de façon à lui enlever son caractère blessant pour des soldats qui se sont montrés héroïques » (JAG, p. 534).
JAG, p. 1804-6.
JAG, p. 599.
J. Didier et Marielle Giraud, Émile Masson, professeur de liberté, Éditions Canope, 1991, p. 248.
23 février 1915, article intitulé « Pour nous ».
19 août 1915, G. Rouanet, « Les idées, les faits, les livres ».
30 novembre 1915, « Actualités littéraires ».
« Simple cas particulier », 7 août 1915.
Le Gaulois, 18 août 1915, « Sganarelle, Martine et M. Romain Rolland ».
Id., 24 août 1915. Rolland est né à Clamecy dans le département de la Nièvre.
« Érostratisme, répliques à M. Renaitour », Le Bonnet Rouge, 18 octobre 1915.
À propos d’« Un manifeste des écrivains et penseurs de Catalogne ». Voir JAG, p. 291.
L’Idole, “l’Européen” Romain Rolland, et Les anarchistes et la psychologie du défaitisme, Éditions Bossard, sd.
« La Nouvelle patrie », fondée dans le but de combattre le chauvinisme et préparer la paix. Voir Pierre Grappin, Le Bund Neues Vaterland (1914-1916), ses rapports avec Romain Rolland, Bibliothèque des Études germaniques, 1952.
Lettre de Romain Rolland à Gaston Thiesson du 30 juillet 1915.
JAG, p. 442.
Maurice de Waleffe, « Les trente deniers de Romain Rolland » dans Paris-Midi du 8 novembre 1915. Voir René Cheval, « Le prix Nobel de Romain Rolland », Revue d’Histoire Littéraire de la France, novembre-décembre 1976, p. 912-921.
Écho de Paris, 13 décembre 1914.
M. Barrès, cité par Pascal Ory, Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France, de l’Affaire Dreyfus à nos jours, Armand Colin, 1986, p. 67.
Alexandre Courban, « L’Humanité dans la mêlée (1914-1918) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, en ligne (http://chrhc.revues.org/index 1401.html).
P. Ory, J.-F. Sirinelli, op. cit., p. 71.
Lettre de Jacques Mesnil à Romain Rolland du 19 juin 1915.
Lettre de Romain Rolland à Madeleine Rolland.
Voir Roland Roudil, « Au-dessus de la mêlée, un manifeste pacifiste ? », dans Romain Rolland, une œuvre de paix, textes rassemblés par Bernard Duchatelet, Actes du colloque de Vézelay 4 et 5 octobre 2008, Publications de la Sorbonne, 2010, p 61-71.
Intitulé « Une politique mondiale pour les Indes ».
C’est lui-même qui le dit dans le prologue de Quinze ans de combat (1919-1934), Rieder, 1935, p. V.
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