Les Vaincus

Date
1922
Résumé
Acte I : Un café de la ville, où se croisent professeurs, bourgeois, ouvriers et fonctionnaires.
Scène 1 : Les clients du café discutent de la grève. Boehmer, indifférent, joue aux cartes, tandis que les autres s’inquiètent des émeutes.
Scène 2 : Gaudry, de retour en ville, exprime son mépris pour les grévistes et son antisémitisme envers Mayer.
Scène 3 : Berthier arrive, tourmenté par son implication dans la grève. Il discute avec Gaudry, qui le met en garde contre Jarnac.
Scène 4 : Mayer et le sous-préfet entrent. Berthier les confronte sur l’injustice des licenciements. Mayer justifie ses actes par la "nécessité économique" et l’intérêt national.
Scène 5 : Jarnac entre, portant Angiolino blessé. Berthier est horrifié par la violence entre ouvriers. Angiolino, affamé, a été battu pour avoir tenté de travailler. Sara (maîtresse de Jarnac) soigne Angiolino et révèle que Mayer a été assassiné par ce dernier.
Acte II : La maison de Berthier.
Scène I : Marguerite et Charles discutent. Charles, enfant égoïste et cruel, révèle son mépris pour les pauvres et son admiration pour les "forts".
Scène III : Françoise rentre, épuisée par son travail d’institutrice. Marguerite la critique pour son manque d’ambition et son refus de se marier.
Scène IV : Berthier rentre, abattu. Marguerite lui reproche ses "imprudences" et exige qu’il aille s’excuser auprès du sous-préfet.
Scène V : Françoise et Berthier échangent des regards complices. Françoise avoue son amour indirectement, mais Berthier, tourmenté, ne répond pas clairement.
Scène VII : Mayer propose à Berthier d’écrire un article modéré pour apaiser les tensions. Berthier refuse, car cela serait un mensonge.
Scène VIII : Jarnac annonce à Berthier que sa révocation est définitive. Il lui propose de rejoindre les révolutionnaires. Berthier, déchiré, hésite encore.
Acte III : Toujours chez Berthier.
Scène 1 : Sara et Françoise discutent. Sara pousse Françoise à avouer son amour pour Berthier et à l’aider à quitter Marguerite.
Scène 2 : Berthier et Gaudry débattent de la morale et du devoir. Gaudry défend l’idée que la souffrance est nécessaire pour grandir, tandis que Berthier rejette cette vision.
Scène 3 : Berthier et Marguerite ont une confrontation douloureuse. Elle refuse toute réconciliation et lui rappelle ses devoirs de mari et de père.
Scène 4 : Berthier et Charles : Berthier découvre que son fils a persécuté Angiolino et menace Françoise. Il est horrifié par la cruauté de Charles.
Scène 5 : Berthier et Angiolino ont une conversation émouvante. Angiolino, nostalgique de son pays (Positano), avoue son désir de quitter ce monde cruel. Berthier tente de le convaincre de rester et de lutter, mais Angiolino part, décidé à tuer Mayer.
Acte IV : La chambre de Françoise. Devant les chantiers de Gaudry, où une barricade est érigée.
Scène 1-4 :Françoise, seule, rêve d’un amour impossible avec Berthier.
Marguerite la confronte avec les lettres d’amour qu’elle a lues et la chasse de la maison.
Berthier entre et avoue son amour à Françoise. Ils décident de se suicider ensemble pour échapper à leur misère morale.
Sara entre et leur révèle que Mayer a été assassiné par Angiolino. Berthier, accablé, réalise que ses paroles ont poussé Angiolino au meurtre.
Scène 5 :
Les bourgeois (dont Gaudry) préparent une contre-attaque contre les ouvriers. Jarnac et les révolutionnaires tentent de franchir une barricade. Jarnac refuse de négocier avec Gaudry, qui les traite de "brigands". Boehmer arrive et annonce la mort de Berthier et Françoise. Jarnac, furieux, traite Berthier de "lâche" pour avoir choisi le suicide plutôt que la lutte. Boehmer, cynique, conclut : "Tout est toujours le même", tandis que les coups de feu éclatent.
Personnages
Georges Berthier
Professeur idéaliste et tourmenté, Berthier incarne l’intellectuel déchiré entre son devoir moral et son impuissance face aux injustices sociales. Son empathie pour les ouvriers et son amour interdit pour Françoise le poussent à remettre en question l’ordre établi, mais son incapacité à agir le condamne à l’échec. Son suicide final symbolise la défaite des rêveurs face à un monde cruel.
Marguerite Berthier
Femme bourgeoise, autoritaire et matérialiste, Marguerite représente l’égoïsme de la classe moyenne. Elle méprise les pauvres, jalouse Françoise, et étouffe Berthier sous le poids des conventions sociales. Son refus de toute émotion ou changement en fait l’ennemie de l’amour et de la liberté.
Françoise
Sœur de Marguerite, douce, sensible et résignée, Françoise vit dans l’ombre, secrètement amoureuse de Berthier. Son amour non partagé et son incapacité à s’affirmer en font une victime passive du système. Elle choisit la mort avec Berthier, préférant la paix de l’au-delà à la souffrance terrestre.
Jarnac
Agitateur révolutionnaire, charismatique et violent, Jarnac incarne la lutte des classes sans compromis. Il méprise les "vaincus" comme Berthier, pour qui la révolution est une nécessité morale, mais son cynisme et son pragmatisme en font aussi un manipulateur. Son destin reste incertain, mais il refuse de se soumettre.
Lazare Mayer
Directeur d’usine froid et calculateur, Mayer symbolise le capitalisme sans scrupules. Il justifie ses licenciements par la "nécessité économique" et méprise les idéaux de Berthier. Son assassinat par Angiolino montre la violence comme réponse à l’oppression, mais aussi l’absurdité de la vengeance.
Angiolino
Jeune ouvrier italien, naïf et poétique, Angiolino est une victime de l’exploitation et du rejet. Trahi par les siens (les grévistes français) et marqué par la misère, il tue Mayer par désespoir. Son histoire illustre la tragédie des marginaux dans une société qui les broie.
Gaudry
Marchand de bois réactionnaire et antisémite, Gaudry défend l’ordre établi avec cynisme. Il méprise les grévistes, les Juifs (comme Mayer) et les intellectuels comme Berthier. Son rôle montre l’alliance entre la bourgeoisie et le pouvoir pour écraser les révoltes.
Sara
Maîtresse de Jarnac, réaliste et passionnée, Sara est une femme libre qui a rompu avec sa famille pour suivre ses convictions. Elle pousse Françoise à assumer son amour pour Berthier, mais son pragmatisme contraste avec l’idéalisme désespéré des autres personnages.
Boehmer
Professeur alsacien cynique et résigné, Boehmer croit que "rien ne change jamais". Il observe les événements avec détachement, représentant l’indifférence des intellectuels face aux luttes sociales. Son fatalisme en fait un témoin passif de l’histoire.
Charles Berthier
Enfant cruel et égoïste, Charles incarne la corruption de la jeunesse par un système social pourri. Il persécute Angiolino et menace Françoise, révélant l’héritage moral de ses parents (Marguerite) et l’échec de Berthier à lui transmettre des valeurs.
Analyse
Les Vaincus est une tragédie sociale qui explore les tensions entre idéalisme et réalité dans une France industrielle déchirée par les inégalités. À travers le personnage de Berthier, intellectuel tourmenté, la pièce illustre l’impuissance des rêveurs face à un système oppressif, où la justice sociale se heurte à l’égoïsme bourgeois et à la violence des luttes de classes. Les personnages, comme Françoise (amour sacrificiel), Jarnac (révolutionnaire cynique) ou Marguerite (matérialisme étouffant), incarnent les conflits moraux et sociaux de leur époque. Le suicide final de Berthier et Françoise souligne le désespoir des vaincus, incapables de vivre dans un monde sans pitié. Rolland dépeint une société déshumanisée, où les révoltes (comme celle des ouvriers) sont vaines ou détournées, et où les idéaux se brisent contre la réalité brutale. La pièce interroge ainsi le prix de l’engagement et la fragilité des consciences face à l’injustice, tout en montrant que la lutte pour le changement est aussi une lutte contre soi-même.
Articles
Éditions
- Les Vaincus, drame en quatre actes, Éd. Lumière, 1926